Update: 30.03.2012

Impérialisme culturel?

Auteur : Alex Sutter, Büro Transkultur
Traduction : Emmanuel Gaillard

Une des causes souvent invoquées dans la remise en question des droits humains est le sentiment de méfiance qu’éprouvent les habitants des pays du sud vis-à-vis des pays occidentaux. Gardant en mémoire les souvenirs douloureux du passé, c’est avec scepticisme, voire antipathie, que ces habitants réagissent face aux doctrines humanistes prônés par les pays occidentaux dominants. L’objectif de la colonisation  n’était-il pas en effet de « répandre la civilisation » ? Aujourd’hui, le discours moral public est toujours l’apanage de ces mêmes Etats, dont la rhétorique sur les droits humains est souvent teinte en realpolitik de « valeurs civilisatrices », alimentant par là-même de manière évidente le sentiment de scepticisme.

En outre, les événements montrent que presque quotidiennement certains pays occidentaux abusent de façon cynique de la thématique des droits humains pour asseoir leurs intérêts de pouvoir.

La culture du pouvoir local

Cependant, l'argument de l’impérialisme culturel n'est pas entièrement probant. En effet, certains dirigeants politiques, religieux ou autres, en s’accaparant la méfiance généralement justifiée de la population vis-à-vis des pays occidentaux, tentent d’instrumentaliser les sentiments de la population à des fins politiques. Par ailleurs, il a été constaté à de multiples reprises que les chefs de file conservateurs de tous les pays évoquent comme argument le respect des « pratiques et conventions culturelles » pour contester les exigences juridiques des droits humains et préserver la conception traditionnelle des rôles et le système politique en vigueur, le respect des droits humains représentant en effet une limitation de pouvoir. Les droits humains apparaissent souvent incompatibles avec les pratiques culturelles évoquées par ces forces conservatrices. En effet, lorsque des gouvernements non-occidentaux utilisent l’argument de « culture » pour rejeter les droits humains prônés par les Etats occidentaux, les deux clans s’opposent en réalité souvent pour les mêmes causes : le maintien et l’expansion de leur pouvoir.

Flexibilité culturelle dans l’application des droits humains

L’idée selon laquelle les droits humains seraient un accessoire ou même un instrument d’une mondialisation annihilant les particularités culturelles locales est simpliste : elle s’oppose au fait que les droits humains sont en réalité composés de principes abstraits qui, dans des contextes divers, à l’intérieur de certaines frontières, peuvent être interprétés et appliqués de manières diverses. Que les Etats aient l’obligation de respecter leurs particularités culturelles dans l’application des droits humains est un principe reconnu depuis la Conférence mondiale de Vienne de 1993 déjà. Cependant, un point sur lequel il est difficile de se mettre d’accord est le poids accordé à la culture locale dans l’application des droits humains. En d’autres termes : à partir de quel moment une tradition ou une pratique culturelle devient-elle incompatible avec un des principes fondamentaux des droits humains et doit dès lors être modifiée ?

Conditionnement culturel et conflits internes

Selon leurs origines, les êtres humains sont soumis à un conditionnement culturel différent. Ainsi, si un problème n’est pas considéré comme contraire aux droits humains par certains (ex. certains aspects de la circulation des véhicules à moteurs dans notre pays), il le sera peut-être par d’autres. Ou encore, si, lors de leur introduction, certains principes des droits humains rencontrent une virulente opposition de la part de certains appareils d’états ou de certaines populations (ex. le traitement des requérants d’asile dans notre pays), ils seront acceptés sans entrave par d’autres.

Dans les cas qui posent problème, il convient de tenir compte de la règle suivante : chaque fois qu’une personne s’oppose aux droits humains en invoquant le non-respect d’une coutume locale, cela signifie qu’il existe des conflits internes dans lesquels le camp le plus faible exige de façons implicite ou explicite le respect des droits humains. En novembre 2002, à Téhéran, un mouvement de protestation massif s’est formé après la condamnation à mort d’un professeur d’histoire qui avait – et c’est là le seul crime pour lequel il avait été condamné – soutenu que la religion devait être réinterprétée par chaque nouvelle génération. Cet exemple nous montre que le conflit qui oppose les valeurs culturelles locales aux normes des droits humains ne représente pas un antagonisme entre le droit à l’autodétermination culturelle et une idéologie venue de l’occident, mais se révèle, dans la plupart des cas, un conflit interne entre des acteurs d’une même société.


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