Fondée sur une enquête participative menée auprès de plus de 1’100 apprentis, cette contri-
bution analyse les expériences de racisme et de discriminations vécues dans l’apprentis-
sage en Suisse. Elle met en évidence une exposition particulièrement élevée des jeunes en
formation, le lien documenté entre discriminations, stress et épuisement, ainsi que ques-
tionne les limites institutionnelles dans la reconnaissance et la prise en charge du racisme.
L’article souligne enfin certains leviers d’action syndicale et institutionnelle nécessaires
pour renforcer la protection des apprentis et des personnes salariées.

Les réalités vécues par les apprentis dans leur formation professionnelle

En 2024, le syndicat Unia a publié une enquête participative sur les conditions d’appren-
tissage dans les entreprises formatrices en Suisse, conduite par Fasel Félicia dans le
cadre de son activité au sein d’Unia. Fondée sur une démarche impliquant des apprentis
et de jeunes salariés récemment diplômés dès la conception du questionnaire, l’enquête
analyse la qualité de la formation professionnelle du point de vue de celles et ceux qui la
vivent, tout en interrogeant les lectures institutionnelles dominantes qui réduisent sou-
vent la qualité du système dual à sa dimension économique.

L’enquête vise ainsi à restituer la parole aux acteurs au centre de la formation profession-
nelle : les apprentis.

Elle s’intéresse en particulier aux expériences de discrimination, notamment aux situa-
tions de racisme vécues durant l’apprentissage, et à leurs effets sur les conditions de
formation et le bien-être des jeunes. En combinant une analyse quantitative menée au-
près de 1’100 apprentis et un focus group qualitatif, l’enquête apporte une lecture à la
fois chiffrée et située des réalités vécues en apprentissage. Cette démarche s’inscrit dans
une perspective syndicale et politique visant à renforcer la connaissance des conditions
réelles de formation et à interpeller les autorités compétentes afin d’améliorer la protec-
tion des apprentis face aux discriminations et au racisme.

Racisme vécu en apprentissage : une exposition marquée

Selon les résultats de l’enquête, 35 % des apprentis déclarent avoir été confrontés à des
situations de racisme durant leur apprentissage, et 12 % indiquent en faire l’expérience
fréquemment (Unia, 2024). À titre de comparaison, 17 % de la population générale en
Suisse déclare avoir vécu des discriminations raciales selon les indicateurs officiels (DFI,
2025). L’exposition au racisme apparaît ainsi nettement plus élevée chez les apprentis
que dans l’ensemble de la population.

Cet écart peut s’expliquer par plusieurs facteurs qui se combinent. Les apprentis oc-
cupent une position particulièrement vulnérable en raison de leur jeune âge, de leur
statut de personnes en formation et de leur position hiérarchique subordonnée, ce qui
peut limiter les possibilités de réaction ou de dénonciation. Il peut également refléter
une plus grande capacité des jeunes générations à identifier et à nommer des situations
racistes, en lien avec une sensibilisation accrue aux discriminations. Enfin, il interroge les cadres institutionnels de reconnaissance du racisme, dont les définitions parfois
restrictives peuvent conduire à une sous-reconnaissance des discriminations vécues.

Dans l’enquête Unia, le racisme est appréhendé à partir d’expériences vécues dans le
quotidien professionnel ; remarques dévalorisantes, mises à l’écart, blagues fondées sur
l’origine supposée ou traitements inégaux liés à la couleur de peau. Il apparaît ainsi comme
un facteur central de dégradation de la qualité de vie en formation, associé à un stress
professionnel plus élevé et à un épuisement accru en dehors du travail (Unia, 2024).


Discriminations cumulatives et vulnérabilités

L’enquête montre également que les discriminations ne se manifestent pas de manière
isolée, mais s’inscrivent dans des dynamiques cumulatives. Une approche intersection-
nelle met en évidence que le racisme interagit avec d’autres formes de discriminations
et de violences, notamment liées au genre et aux violences psychologiques, rendant les
apprentis concernés particulièrement vulnérables au stress chronique et à l’épuisement
(Unia, 2024).

De nombreuses études démontrent que l’exposition durable au stress et à l’épuisement
a des effets documentés sur la santé : augmentation des risques de troubles anxieux et
dépressifs, troubles du sommeil, maladies cardiovasculaires et affaiblissement du sys-
tème immunitaire (Organisation mondiale de la santé, 2019 ; Siegrist & Wahrendorf,
2016). Ces effets sont d’autant plus préoccupants lorsqu’ils touchent des jeunes en
début de parcours professionnel.

Comprendre le racisme comme phénomène structurel

Les résultats du focus group qualitatif montrent que certains apprentis développent une
compréhension systémique du racisme, qui dépasse la seule description d’actes indivi-
duels ou de propos explicitement racistes. Leurs récits mettent en lumière des méca-
nismes de discrimination intégrés aux pratiques professionnelles et aux contenus de
formation.

Une apprentie du secteur de la coiffure souligne, par exemple, que la formation ne pré-
voit pas l’apprentissage des soins et de la coupe des cheveux texturés, pourtant largement
présents en Suisse. Elle interprète cette invisibilisation des corps et des besoins de
certaines populations comme une forme de racisme. Ce type de témoignage montre que
le racisme est perçu non seulement comme une expérience individuelle ou relationnelle,
mais aussi comme un phénomène inscrit dans les normes et les structures, notamment
professionnelles.

L’articulation des données quantitatives et qualitatives met ainsi en évidence un racisme
en apprentissage à la fois vécu, cumulatif et structurel, contribuant à la vulnérabilité
sociale et psychique de certains apprentis. Le racisme dans l’apprentissage tend à deve-
nir une question de santé publique à prendre au sérieux. Ces constats rejoignent les
analyses développées dans la publication Tangram de la Commission fédérale contre le
racisme, qui mettent en évidence le caractère structurel des discriminations et l’imbri-
cation des rapports de pouvoir dans le monde du travail du point de vue syndical (Saulnier
Bloch & Gashi, 2024).

Identifier et dénoncer le racisme : des obstacles persistants

Le manque d’information sur la manière d’identifier et de dénoncer le racisme contribue
à la persistance des situations discriminatoires vécues par les apprentis. De nombreux
jeunes ne connaissent ni leurs droits ni les démarches à entreprendre, qu’il s’agisse du
soutien syndical ou des voies institutionnelles existantes. Beaucoup ignorent également
si leur entreprise formatrice a déjà fait l’objet d’un contrôle par l’Office cantonal de la
formation professionnelle compétent, révélant un déficit d’information et de transpa-
rence sur les mécanismes de protection (Unia, 2024).

L’expérience de terrain montre en outre que, même lorsque les apprentis signalent des
situations racistes, celles-ci sont parfois banalisées ou minimisées. Un témoignage issu
du travail syndical illustre cette réalité : après avoir dénoncé des blagues répétées sur son
origine, une apprentie s’est vu répondre qu’il s’agissait d’un «problème de génération».

La situation n’a été reconnue comme raciste qu’après une forte insistance et le soutien
de ses parents, permettant un changement d’entreprise formatrice. Dans ce type de cas,
le recours aux centres de conseil spécialisé peut constituer un appui complémentaire.
Sans prétendre à une généralisation statistique, ces situations mettent en évidence les
effets concrets du manque de connaissances sur le racisme et soulignent la nécessité de
mieux former les acteurs de la formation professionnelle à l’identification et à la prise en
charge des discriminations.

Sensibilisation, outils et revendications

Afin de contribuer à la lutte contre le racisme, Unia a publié un guide antiraciste en 2025
destinée aux apprentis et aux jeunes touchés directement ou non par le racisme. Rédigée
dans un langage accessible, elle présente les notions essentielles du racisme et des dis-
criminations, propose des conseils concrets pour réagir aux situations vécues et oriente
vers les ressources juridiques et institutionnelles existantes. Diffusée notamment lors
de la Semaine contre le racisme, elle est régulièrement utilisée dans les écoles profes-
sionnelles et par différentes institutions comme outil de sensibilisation.
Sur la base des constats de l’enquête, Unia formule plusieurs revendications visant à
renforcer la protection des apprentis et des personnes salariées. Celles-ci incluent la
formation renforcée et obligatoire des formateurs et responsables en entreprise à la
prévention des discriminations, une sensibilisation accrue dans les écoles profession-
nelles et sur les lieux de travail, des contrôles renforcés des conditions de formation et
de travail, ainsi qu’un meilleur accès à la protection juridique et à l’accompagnement des
victimes.

Ces revendications s’inscrivent dans une approche globale de lutte contre le racisme.
Unia appelle à des actes concrets contre les discriminations fondées notamment sur la
couleur de peau, l’origine perçue ou le statut administratif, défend l’égalité des droits et
affirme une tolérance zéro face aux discours et actes de haine, afin que la lutte contre le
racisme soit effective dans l’ensemble de la société.


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