Gender data gap: les femmes évoluent dans un monde pensé par et pour les hommes

08.09.2021

Souvent oubliées ou ignorées lorsque des données scientifiques sont collectées, les femmes tombent dans l’angle mort de la science. Le fait de ne pas tenir compte des différences entre les genres dans la collecte des données représente une forme subtile de discrimination et peut avoir de très graves conséquences pour les femmes.

Du manque de données sur les femmes naît un biais involontaire dans les enquêtes scientifiques, qu'on appelle le «Gender Data Gap» ou le «Gender Data Bias» Cette inégalité supplémentaire entre les genres vient s’ajouter aux autres «fossés des genres» tel que l'écart salarial entre les femmes et les hommes ou encore les différences de participation politique entre les genres.

La collecte de données spécifiques au genre est essentielle pour identifier des inégalités entre les genres. Les données spécifiques au genre sont toutefois rares. Ce n'est pas un hasard: dans un monde où les hommes ont été considérés comme principal étalon de mesure pendant des milliers d'années, les femmes, en tant que membres de l'«autre sexe», n'ont été que marginalement incluses dans les études scientifiques.

Les conséquences de cet écart de données entre les genres sont de nature différente; elles sont parfois inoffensives et compliquer la vie quotidienne des femmes relativement légèrement. A titre d’exemples, la température standard dans les bureaux est en moyenne toujours un peu trop fraîche pour les femmes et les étagères des magasins toujours trop hautes pour que celles-ci puissent les atteindre sans difficulté. Le manque de données peut toutefois aller jusqu’à mettre en danger la vie des femmes: les dispositifs de sécurité des voitures ne tiennent par exemple pas compte de la masse corporelle des femmes, aussi, lorsque l'une d’entre elle est impliquée dans un accident de voiture, elle court un risque 48 % plus haut qu'un homme d'être gravement blessée et a 71 % plus de probabilité d'être modérément blessée.

Nombreux sont les diagnostics médicaux établis aujourd’hui à l’aide de l’intelligence artificielle. Certaines procédures d’embauche reposent sur des algorithmes, qui sont basés sur des conclusions statistiques calculées à partir des données collectées. Lorsque les données ne prennent pas en compte les particularités liées au genre, l’algorithme est incomplet et comporte des biais. Dans un monde de plus en plus régi par les Big data, basées sur des données reposant sur les attributs masculins, il est urgent de combler le manque de données liées aux femmes lors des collectes.

Des différences liées au sexe

Le «Gender Data Gap» touche de nombreux domaines de la vie: santé, culture, science, urbanisme ou encore économie. Dans le domaine médical, le corps «masculin» a toujours été considéré comme un modèle de corps humain neutre. Aussi, il reste la base privilégiée pour les tests médicamenteux, la recherche médicale et le traitement des patient·e·s, et ce malgré le fait que la science a identifié des différences fondamentales entre le corps dit masculin et le corps dit féminin, dans chaque tissu et organe, mais également pour ce qui est de l'apparition, l’évolution et la manifestation de la plupart des maladies humaines courantes.

Les chercheur·euse·s ont découvert il y a quelques années seulement que les femmes sont plus susceptibles de décéder après une crise cardiaque que les hommes. Elles présentent des symptômes spécifiques et peu connus: les femmes plus jeunes, en particulier, ne ressentent pas les douleurs thoraciques «typiques», mais plutôt des douleurs abdominales, un essoufflement, des nausées et de la fatigue. Par conséquent, les crises cardiaques chez les femmes sont souvent négligées ou mal diagnostiquées. De plus, les médicaments sont métabolisés beaucoup plus lentement chez les femmes, la posologie doit donc être adaptée pour traiter leurs maladies. Dans la pratique, cependant, cette adaptation nécessaire ne se produit que rarement: les femmes reçoivent généralement les mêmes doses, trop élevées pour elles.

L'absence de données spécifiques au genre remonte au scandale de la thalidomide dans les années 1970. À cette époque, les femmes enceintes se voyaient prescrire ce médicament pour soigner les nausées matinales. De son administration, environ 5 000 à 10 000 enfants sont né·e·s atteint·e·s de malformations. Ainsi, il était interdit aux femmes en âge de procréer de participer à des tests médicamenteux dans de nombreuses régions du monde.

L'aménagement du territoire exclut les femmes

Les inégalités de genre en matière de données ne sont pas uniquement présentes dans le domaine médical, mais également dans la vie quotidienne. Les femmes ont par exemple l'habitude de faire la file devant les toilettes. La raison à ce fait banal: les toilettes pour hommes de même taille peuvent être utilisées par davantage de personnes en même temps grâce aux urinoirs. Or les femmes ont besoin de 2,3 fois plus de temps que les hommes aux toilettes, car elles sont souvent accompagnées d'enfants ou de personnes nécessitant des soins, et doivent changer de protection menstruelle. L’aménagement de l'espace des toilettes désavantage par conséquent les femmes. Le problème relève cette fois de la perspective adoptée: les données nécessaires existent, mais ne sont pas prises en compte lors de la planification des installations sanitaires.

Sur la base de l’état de la recherche actuelle, la Commission de la condition de la femme des Nations Unies note également la priorité accordée aux modes de locomotion typiquement masculins. Dans le monde entier, les femmes et les hommes se déplacent différemment dans les espaces publics: les femmes ont beaucoup plus tendance à se déplacer à pied ou en transports publics tandis que les hommes utilisent davantage la voiture. Les femmes parcourent des distances plus compliquées que les hommes en raison du travail de care qu’elles réalisent: elles emmènent les enfants à l'école, puis se rendent elles-mêmes au travail et font finalement les courses. Les hommes se déplacent de manière plus directe et se contentent le plus souvent de conduire pour se rendre au travail.

Une étude suédoise a démontré que même la pratique du déneigement peut désavantager les femmes. Lors du déneigement, la priorité est donnée aux routes, alors que le risque d'accident sur les trottoirs et les pistes cyclables enneigés, principalement plus utilisés par les femmes, est plus élevé selon l’étude, tandis que les routes sont majoritairement utilisées par les hommes actifs. Grandes oubliées des mesures de sécurité, les femmes sont exposées à un risque accru d'accidents en raison de cette hiérarchisation.

Le Gender Data Gap: une anomalie persistante à l’échelle mondiale

Le manque de données spécifiques aux femmes et la discrimination systématique qui en résulte ne constituent pas une réalité nouvelle à l’échelle internationale. Depuis les années 1990, la stratégie «parité hommes femmes» (Gender mainstreaming), développée depuis les années 1990, vise à éliminer les causes structurelles de la discrimination genrée. L'intégration de la dimension de genre s’explique par une prise de conscience du fait qu'il n'existe pas de réalité neutre en termes de genre et que chaque politique et programme visant l’égalité hommes femmes doit être examiné, évalué et, si nécessaire, adapté à la lumière de leur impact.

Le principe de non-discrimination et d'égalité entre les sexes a déjà été reconnu dans la Charte des Nations Unies et inscrit dans la Déclaration universelle des droits de l'homme. La quatrième conférence mondiale sur les femmes tenue à Pékin en 1995 a engagé un véritable tournant en la matière.

L’évènement est inédit: pour la première fois, on mesure l’importance d’inclure des statistiques spécifiques pour pallier aux inégalités de genre. C’est notamment lors de cette conférence que naît le terme de «Gender mainstream», signifiant «approche intégrée de l'égalité entre les femmes et les hommes». À la suite de la conférence, 189 États membres des Nations Unies, dont la Suisse, adoptent un plan d'action, s’engageant ainsi à utiliser les services statistiques nationaux et internationaux pour collecter, traiter, analyser et présenter des données statistiques sur les individus en fonction du genre et de l'âge.

En 2006, la Division de la statistique de l'ONU crée l’Inter-Agency and Expert Group on Gender Statistics (IAEG-GS) et met en œuvre le Programme mondial de statistiques spécifiques au genre afin d'accroître la prise de conscience des lacunes dans les données et de promouvoir la diffusion, l'utilisation et l'accès à des données spécifiques au genre. La Division de la statistique de l'ONU publie également tous les cinq ans un «World’s Women Report» afin d'attirer l'attention sur l'état actuel de l'égalité mondiale sur la base de tendances et de statistiques. La Fondation des Nations Unies a lancé la plateforme Data2X en 2012 à l'initiative de l’ancienne Secrétaire d’État américaine Hillary Clinton, afin de combler les inégalités mondiales en matière de données sur le genre, d'attirer l'attention sur les données spécifiques au genre et de les diffuser largement.

Le «Gender data gap» revêt également une grande importance dans le contexte de l'Agenda 2030 pour le développement durable, plan d’action composé de 17 objectifs de développement durable (ODD) adopté par 193 États membres des Nations Unies en 2015. Le cinquième objectif de l'Agenda appelle à l'égalité entre les genres. L'Agenda est toutefois confronté au défi de pouvoir assurer un suivi spécifique au genre. Selon un rapport de l'ONU Femmes, une amélioration des données, des statistiques et des analyses ventilées par le critère du sexe est nécessaire pour suivre efficacement les progrès des femmes et des filles dans le cadre des objectifs formulés.

Enfin, au niveau de la société civile, l'organisation internationale Open Data Watch travaille à l'amélioration des systèmes de données des offices statistiques nationaux, le «Gender data gap» étant au cœur de son travail.

La Suisse a du retard à rattraper

En Suisse, le principe d'égalité et l’interdiction de discrimination, fondée notamment sur le sexe, sont consacrés par l'article 8 alinéas 1 et 2 de la Constitution. Selon l'article sur l'égalité (art. 8 al. 3 Cst.) entré en vigueur en 1981, l'égalité effective entre les femmes et les hommes doit être assurée dans les domaines de la famille, de la formation et du travail, notamment à travers le droit à un salaire égal pour un travail de valeur égale. Sur la base de ce mandat législatif, la Loi sur l'égalité entre femmes et hommes a été adoptée en 1996, peu après la Quatrième conférence mondiale sur les femmes à Pékin. Toutefois, le point primordial que constitue la nécessité de disposer de données spécifiques au genre n'a pas été abordé.

La situation a récemment évolué après l’adoption par le Conseil fédéral le 28 avril 2021 de la première stratégie nationale visant à promouvoir l’égalité entre les femmes et les hommes et formulant spécifiquement l'objectif de la collecte de données spécifiques au genre dans les statistiques et études fédérales, répondant aux motions d’Eva Herzog (motion 20.3588) et de Min Li Marti (motion 20.3498). Des mesures concrètes pour la mise en œuvre des objectifs de la stratégie devraient être élaborées d'ici la fin 2021.

Le journal de la Commission fédérale pour les questions féminines (CFQF) a thématisé le sujet «Genre et numérique» dans la revue spécialisée «Questions au féminin 2020». Dans son article, la Professeure Isabelle Collet pointe du doigt les dangers de l'intelligence artificielle et des algorithmes s'ils sont basés sur des données qui ne prennent pas en compte tant les femmes que les hommes. La société civile a également récemment formulé des revendications: le rapport alternatif de mai 2021 rédigé par la Coordination post-Pékin des ONG suisses a par exemple attiré l'attention sur le manque de données concernant les personnes trans, non binaires et intersexes. Ce rapport demande notamment que les données soient systématiquement collectées sous les prismes du genre, de l’âge et du handicap.

Une analyse sous le prisme du genre

Le sujet lié à la réalité du «Gender data gap» a notamment fait son entrée dans le débat grâce au livre de Caroline Criado-Perez «Femmes invisibles». La journaliste féministe britannique y énumère avec minutie un grand nombre d’études scientifiques révèlant l’ampleur de cet oubli des femmes dans la collecte de données.

Ces nombreux exemples illustrent bien le fait que les services statistiques continuent à laisser de côté la dimension de genre dans les processus de collecte de données. Une sensibilisation accrue est nécessaire pour garantir l’intégration systématique des perspectives de genre dans la collecte et l'analyse des données. Afin d’éliminer les inégalités et la discrimination fondées sur le genre, il faut remédier à la sous-représentation des femmes dans le domaine scientifique et analyser les données par le prisme du genre. Dans ces études, il est donc impératif d’interroger constamment les présupposés «masculins» et d’y adopter une perspective de genre.

L'ONU a joué un rôle pionnier sur la scène internationale; aujourd’hui, la Suisse doit repenser sa stratégie pour produire des données tenant compte du genre afin de se conformer à ses obligations en matière de droits humains.

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