Fondements philosophiques de l’universalité des droits humains

05.04.2022

Si les droits humains sont souvent analysés du point de vue juridique, ils méritent également d’être étudiés sous l’angle philosophique. Selon la perspective philosophique, les droits humains sont des droits pré-étatiques dont peut se prévaloir chaque humain en tant qu’individu vis-à-vis des collectivités (notamment des États):

  • «pré-étatique» signifie que les droits humains ne sont pas attribués par l’État; en revanche, chaque État doit avoir comme tâche principale de protéger les droits humains.
  • «chaque humain» montre que l’appartenance biologique au genre humain est l’unique critère à satisfaire pour qu’un individu puisse prétendre au respect de ses droits.
  • cette revendication s’adresse aux «collectivités», en particulier aux institutions étatiques, mais aussi aux communautés religieuses, aux clans familiaux, aux entreprises commerciales, aux différentes parties qui s’opposent lors de guerres civiles etc. Juridiquement, ce sont les États qui sont garants de la mise en œuvre des droits humains.

Conception de l’humain

La notion centrale de la personne, ou autrement dit de l’individu, dans la conception des droits humains signifie qu’il n’y a pas de restriction à la portée du terme «humain», en d’autres termes, que la jouissance de ces droits fondamentaux n’est pas soumise à d’autres conditions (par exemple être un citoyen, avoir la capacité de discernement etc.). Au contraire, avec la notion de la personne, il est fait renvoi aux possibilités et/ou aux nécessités de la condition d’être humain, valeurs que l’on retrouve dans les normes internationales en vigueur, à savoir:

  • L’égalité: l’approche égalitaire des droits humains s’exprime par l’interdiction de discrimination: indépendamment de son sexe et de ses origines sociales, chaque être humain possède une dignité humaine égale et inaliénable qui se concrétise dans les mêmes droits humains.
  • La liberté: l’intégrité corporelle d’un individu ne doit pas être blessée et la capacité de l’individu à s’exprimer personnellement et à réaliser des projets de vie ne doit pas être restreinte sans raisons péremptoires. La marge de liberté personnelle est limitée par les mêmes droits dont jouissent les autres personnes.
  • La sociabilité: la personne appréhendée sous l’angle des droits humains n’est pas un individu isolé, mais un être social, politique et culturel. Il en découle le droit, pour chaque individu, de constituer ensemble avec d’autres personnes des communautés de vie – par exemple des familles – ou des groupements – par exemple des associations ou des partis – ainsi que de participer à la vie politique et culturelle de la société.
  • La garantie de l’existence: dans la perspective des droits humains, l’être humain n’est pas considéré comme une idée sans corps, mais comme un être vivant ayant des besoins fondamentaux de nourriture, d’abri, de santé, d’instruction, de travail, de sécurité sociale etc. Il en ressort le droit, pour chaque humain, de pouvoir satisfaire ses besoins fondamentaux matériels dans un système basé sur la justice sociale.

Ces valeurs, en lien avec la notion juridique de la personne, sont inséparables et peuvent également être désignées dans leur synthèse par le terme de «dignité humaine». La conception de l’être humain véhiculée par les droits humains peut ainsi être réduite au dénominateur commun suivant: chaque être vivant né sous la forme d’un être humain, est – du moins potentiellement – une personne autonome, dotée d’une dignité équivalente qui ne peut pas être perdue; elle dispose d’une sphère privée qu’elle détermine elle-même, elle est douée de la capacité de participer à la réalisation de la vie collective et a des besoins matériels fondamentaux. Si X est un droit humain, alors X est caractérisé moralement comme bien élémentaire et protégé juridiquement, dans l’idée que X concrétise un aspect de cette conception de l’être humain. Cette pensée, qui suppose d’une part un individu et d’autre part des droits qui lui seraient inhérents, émane d’un riche passé historique et conceptuel remontant à l’Antiquité et constitué notamment par le développement de la théorie des droits naturels et de la pensée humaniste.

La question de la validité des droits humains et de leur universalité

La validité à laquelle prétendent les droits humains est, par définition, universelle. Autrement dit, on est en droit de poser comme principe que les droits humains sont valables pour tous les êtres humains. Ceci implique que:

  1. Tout être humain peut se prévaloir des mêmes droits humains dans la protection de ses intérêts élémentaires.
  2. Tout être humain devrait reconnaître la valeur des droits humains. Cette deuxième acception de l’universalité des droits humains contient une exigence morale: tout être humain a l’obligation de respecter les droits humains de ses semblables.

Les droits dits catégoriels protégés dans de nombreuses conventions internationales, tels que les droits des femmes, des enfants, des minorités etc., n’entrent pas en contradiction avec cette portée universelle. Ils concrétisent, au contraire, les droits universels en prenant en compte l’environnement social variable: protéger les droits des femmes et des enfants, c’est reconnaître la vulnérabilité de ces groupes aux violations de leurs droits et œuvrer à réaliser de fait l’égalité universelle proclamée en droit; de même, les garanties spécifiques aux minorités permettent que leur droits culturels et politiques soient respectés au même titre que ceux des groupes non-minoritaires.

De manière schématique, on peut distinguer deux sortes d’argumentations qui soutiennent et justifient l’universalité des droits humains: l’argumentation absolutiste et l’argumentation modérée. La première justifie la portée universelle des droits humains sur la base d'une «idée» à valeur prétendument absolue, qui peut prendre la forme d’une religion, d’une certaine conception de la raison etc. Une telle éthique, qui veut universaliser un système de pensée particulier, décrédibilise les croyances, les dispositions intellectuelles et morales de celles et ceux qui ne le partagent pas. En niant la particularité d’autrui pour imposer leur vision, les absolutistes défendent de fait plus un ethnocentrisme que l’amélioration des droits de tout être humain. Les partisan·e·s d’une argumentation plus modérée soutiennent l’universalité des droits humains avec conviction, mais sont cependant capables d’accepter que, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, certaines personnes tiennent une autre position que la leur.

Dans la réalité sociale, les droits humains ne bénéficient en effet pas d’une reconnaissance générale au sein de l’humanité et sont souvent critiqués. La vision universaliste est notamment rejetée au profit d’un relativisme qui prétend que la validité des droits humains est limitée à un contexte donné: culturel (occidental par exemple) ou politique (démocratique), ou encore religieux. Ces débats se cristallisent, entre autres, autour des questions de l’impérialisme culturel et des pratiques traditionnelles. Même les défenseur·euse·s des droits humains sont contraint·e·s d’apprendre à œuvrer avec ces doutes et ces objections et ce de la manière la plus constructive possible. En adhérant à l’ONU, les États Membres (193 États en 2022) ont reconnu la valeur du moins morale de la Déclaration universelle des droits humains de 1948. La morale et l’éthique à elles seules n’ont toutefois pas le pouvoir de garantir la reconnaissance universelle des droits humains. D’autres instruments juridiques solides sont dès lors nécessaires.

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