Corée du Nord: dictature, famine, aide humanitaire et montres suisses

Deux ouvrages viennent de paraître qui traitent de la situation en Corée du Nord depuis que la famine y sévit (début des années nonante). Ces publications ont été saluées dans les médias, car elles permettent à la fois de remettre l’accent sur les conditions de vie dramatiques des habitants de ce bastion communiste, de faire le point sur l’aide humanitaire internationale apportée dès 1995, et de mettre en évidence les liens étroits et questionnables qui existent entre le clan de Kim Jong-il et plusieurs Etats occidentaux, dont la Suisse ; « […] certains spécialistes se demandent comment on peut encore traiter avec le régime meurtrier de Kim Jong-il. Et surtout, quelle est la responsabilité des Nations unies ou des puissances occidentales dans la longévité du système dictatorial », relate Le Courrier dans un article du 5 août 2005.

Dans « Je regrette d’être né là-bas. Corée du Nord : l’enfer et l’exil », Marine Buissonnière et Sophie Delaunay, deux déléguées humanitaires françaises, publient les récits de trois Nord-Coréens qui ont fui leur pays frappé par la famine. En plus de narrer les difficultés et dangers de l’exil, les auteures pointent l’aide humanitaire qui aurait permis de sauver le système totalitaire de Corée du Nord : « [dès 1995] le Plan alimentaire mondial des Nations unies (PAM) centralise alors l’essentiel de l’aide alimentaire déversée dans le pays. Soucieux de ménager la susceptibilité des autorités nord-coréennes et de ne pas compromettre sa présence, il va accepter l’opacité d’un système dont il est lui-même exclu, laissant aux ONG un pouvoir de négociation parfaitement illusoire ». En 1998, plusieurs ONG se sont retirées de Corée du Nord, car une bonne partie des fonds de l’aide internationale semble être détournée au profit du programme d’armement et du quotidien fastueux du clan Kim. Cependant, le PAM a lancé le 9 août 2005 un nouvel appel à une aide d’urgence en faveur de la Corée du Nord. Il compte fournir près de 500'000 tonnes de vivres d’une valeur de 230 millions de francs. La Suisse, par le biais de la Direction du développement et de la coopération (DDC) est présente en Corée du Nord depuis 1995. Cette année, elle a revu son aide à la hausse pour atteindre environ 5,5 millions de francs, mais, d’après les propos d’Ueli Stürzinger (chargé de programme pour la Corée du Nord) dans Le Temps du 12 août 2005, « près de 5 millions sont destinés à l’aide au développement ». Depuis 2001, le programme de la DDC met l’accent sur l’amélioration de la production alimentaire plutôt que sur l’aide humanitaire. Un observateur estime que le but serait notamment « de favoriser à terme l’implantation de grandes entreprises helvétiques ».

Le second ouvrage, « Rogue Regime, Kim Jong-il and the Looming Threat of North Korea » de Jasper Becker, dresse le tableau de la dictature de Pyongyang et de la famille Kim. Il en ressort notamment que les dirigeants de la dictature nord-coréenne entretiennent une relation privilégiée avec la Suisse depuis de nombreuses années. Par exemple, plusieurs centaines de millions de la fortune du clan Kim (évaluée à 4 milliards) reposeraient dans des banques suisses. De plus, trois des fils du dictateur ont effectué une partie de leur scolarité dans des établissements privés du canton de Berne et de Genève, là où la famille est par ailleurs propriétaire de plusieurs résidences secondaires. Jasper Becker témoigne également du goût immodéré des proches du dictateur nord-coréens pour le luxe occidental, notamment pour l’horlogerie helvétique. En 1998, la Corée du Nord aurait importé pour 2,7 millions de dollars en montres de luxe.

« Je regrette d'être né là-bas. Corée du Nord : l’enfer et l’exil », Marine Buissonnière et Sophie Delaunay, éd. Robert Laffont, 2005.
«Rogue Regime, Kim Jong-il and the Looming Threat of North Korea», Jasper Becker, Oxford University Press, 2005.

22.08.2005