Turquie: vague de répression contre les défenseurs des droits humains

Le régime turc a utilisé la tentative de putsch en 2016 comme occasion pour s'engager dans une vague de répression sans précédent à l'encontre de ses opposants dans le pays. Après des milliers d’autres, c’est la direction de la section turque d'Amnesty International et plusieurs défenseurs/défenseuses des droits humains qui ont été pris pour cible et emprisonnés durant l'été 2017. Alors que certains pays dénoncent ouvertement le comportement de la Turquie, la Suisse semble marcher sur des œufs.

Une année de purges

Le 15 juillet 2016, la tentative de coup d'Etat d'une partie de l'armée turque échoue. Suite à cela, la Turquie impose l'état d'urgence le 20 juillet 2016. Le gouvernement accuse le mouvement Gülen d'être responsable de la tentative de putsch. On assiste depuis lors à une véritable «vague de nettoyage» à l'encontre de présumé-e-s partisant-e-s de Gülen, de personnes pro-kurdes ainsi que d'activistes de gauche. Plus d'une centaine de milliers d'employé-e-s du secteur public ont été licencié-e-s, dont des membres des forces armées, de la police, du pouvoir judiciaire ainsi que de l'enseignement et des services de santé. Plus de 50'000 personnes de tous les milieux sociaux, dont plus de 100 professionnel-le-s des médias, ont jusqu'ici été emprisonnées. Plusieurs médias, organisations, entreprises et institutions ont été dissoutes par décret.

Les défenseurs/défenseuses des droits humains ont dès le début été affecté-e-s par ces mesures. Pourtant, depuis juin 2017, ils/elles semblent d'avantage pris pour cible par le gouvernement. Le 6 juin 2017, Taner Kiliç, avocat et président de la section turque d'Amnesty International, ainsi que 17 autres avocat-e-s, ont été placé-e-s en détention provisoire et accusé-e-s d'avoir des liens avec une organisation terroriste. A peine les protestations contre leur détention terminées que c’est reparti. Le 5 juillet 2017, dix participant-e-s d'un workshop sur les droits humains avec des représentant-e-s des organisations turques pour les droits humains  et deux conseillers internationaux se font également arrêter. Quatre d'entre eux ont été renvoyés en liberté conditionnelle avec des conditions très strictes. Les 6 restants, dont font partie la directrice de la section turque d'Amnesty International Idil Eser, l'avocat Günal Kurşun, ainsi que Veku Acu de l'organisation Human Rights Agenda et Özlem Dalkıran de Citizen's Assembly sont toujours en détention préventive. Le militant allemand pour les droits humains Peter Steudtner et l'ingénieur informatique suédois Ali Gharavi se trouvent aussi en détention provisoire.

Les accusations sont sans fondements selon Amnesty International. A titre d'exemple, Taner Kiliç a été associé au mouvement Gülen uniquement parce qu'il aurait téléchargé une application servant à envoyer des messages utilisée par les putschistes.

Réactions

L'emprisonnement d'un défenseur des droits humains allemand en Turquie a suscité de vives réactions en Allemagne. Certains dirigeant-e-s politiques dans le pays ont appelé à l’adoption de mesures plus sévères à l'encontre de la Turquie. La première réaction de l'Allemagne a été de durcir les conseils aux voyageurs vers la Turquie, mais des sanctions économiques ont aussi été ordonnées. De plus, les fonds communautaires dont bénéficiait la Turquie dans le cadre de son processus d'intégration à l'UE ont été remis en question.

L'UE tint des propos clairs lors de sa rencontre avec la Turquie le 25 juillet 2017 et lui a demandé de respecter les principes de l'état de droit. Selon les représentant-e-s de l'UE, les déclarations ne suffisent plus et des mesures concrètes de la part de la Turquie sont exigées.

La Suède s'est également montrée inquiète au sujet des plus récents développements et de l'emprisonnement du suédois Ali Gharavi. Le pays a aussi indiqué travailler étroitement avec l'Allemagne. De fortes réactions comme en Allemagne ont néanmoins jusqu'ici fait défaut.

L'Autriche a également renforcé son appel à la prudence pour les voyageurs se rendant la Turquie et les Etats-Unis ont condamné avec fermeté les récentes arrestations, mais aucun pays n’a encore réagit avec la force du gouvernement allemand.

Et la Suisse?

La Suisse s’est notamment illustrée par la mollesse de sa réaction. On y attend toujours de voir les incarcérations des défenseurs des droits humains fustigées. D'après un rapport du Tagesanzeiger, l'ambassadeur suisse à Ankara est malgré tout intervenu auprès des autorités turques. La Suisse s'est de plus déjà déclarée préoccupée par l'arrestation de Kiliç le 14 juin devant le Conseil de l'Europe.

Groupe parlementaire pour les droits humains

Le groupe parlementaire pour les droits humains auquel prend part une soixantaine de parlementaires a certes salué cette intervention, mais il a aussi demandé au gouvernement d’augmenter la pression sur la Turquie, aussi bien sur la scène internationale que de façon bilatérale. D’après lui, une prise de position publique s’impose. Il exige de plus que le Conseil fédéral convoque l'ambassadeur turc. Les co-président-e-s Anne Seydoux (PDC/JU), Carlo Sommaruga (PS/GE) et Balthasar Glättli (Verts/ZH) ont interpelé la Turquie au nom du groupe parlementaire pour les droits humains afin de lui demander de revenir aux principes de l'état de droit, de cesser immédiatement les procédures à l'encontre des activistes pour les droits humains et de libérer les personnes détenues.

Section suisse d'Amnesty

La section suisse d’Amnesty International appelle à la libération des défenseurs/défenseuses des droits humains encore détenu-e-s en Turquie. Selon Manon Schick, qui en est la directrice, l’emprisonnement d’Idil Eser ne repose sur aucun fondement et représente un «grotesque abus de pouvoir» de la part du gouvernement turc. Comme l’indique le secrétaire général d’Amnesty International, Salil Shetty, il s’agit de la première fois qu’une directrice et qu’un président d’une même section d’Amnesty International se retrouvent derrière les barreaux. Ce dernier exige leur libération immédiate et inconditionnelle. D'après Amnesty International, les dirigeants du G20 doivent maintenant faire preuve de fermeté à l’encontre d’Erdoğan et appeler à la libération de tous les défenseurs/défenseuses des droits humains actuellement derrière les barreaux en Turquie.

Et les lignes directrices?

La Suisse a publié en décembre 2013 des lignes directrices pour la protection des défenseurs/défenseuses des droits humains. Celles-ci ont pour objectif d’harmoniser l’engagement suisse sur ce terrain afin d’améliorer la protection des défenseurs/défenseuses des droits humains et propose des instruments concrets pour atteindre ce but (voir notre article sur les lignes directrices de la Confédération). Une grande partie des instruments s'adresse aux ambassades suisse à l’étranger. L'ambassadeur à Ankara serait par conséquent le premier à être actif du côté de la Turquie. En ce qui concerne les condamnations, la Suisse conserve une large liberté d'appréciation dans les lignes directrices: selon ces dernières, la Suisse devrait ainsi condamner publiquement, «lorsqu'il s'agit de cas graves - tels que, par exemple (...) des emprisonnements pour des raisons politiques». Elle peut néanmoins décider au cas par cas si elle considère qu'une condamnation publique serait efficace ou non.

Informations complémentaires

16.10.2017